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Kull le roi barbare

mercredi 2 janvier 2008, par François Truchaud

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Barbare et Roi

Après « Le Pacte Noir » et ses neuf nouvelles fantastiques hantées par l’horreur et toute l’abomination du monde, en attendant les aventures de Solomon Kane (deux volumes !), voici Kull le roi barbare ! 1980-81 ou les années-lumière Howard : Kull, Kane, Bran Mak Morn, etc., tandis que, de son côté, « Titres/SF » entreprend la publication de la saga complète de Conan en huit volumes (les aventures écrites par R.E.H.) Des livres qui donneront d Howard la juste place qu’il méritait d’occuper aux côtés de Lovecraft, C.A. Smith, Hodgson et toute la cohorte démoniaque !, qui permettront d’apprécier l’immense talent de cet auteur que certains ont trop tendance à minimiser ! Car Howard est un très grand auteur fantastique - on le sait à présent ! - et c’est l’un des maîtres de l’heroic fantasy moderne, sinon LE maître ! Il fut le premier, il a tout trouvé, tout inventé, tout écrit. Preuves chronologiques à l’appui : The Shadow Kingdom parut dans le numéro d’août 1929 de « Weird Tales » et The Mirrors of Tuzun Thune dans celui de septembre 29.
Kull est le frère jumeau de Conan, « the world’s greatest fantasy hero » : les deux héros ont nombre de points communs et Kull (écrit antérieurement à Conan) servira plus d’une fois de modèle à Howard pour les aventures de Conan. Ainsi Howard reprendra la trame de
By This Axe I Rule ! pour l’aventure de Conan intitulée Le Phénix sur l’épée (qui se trouve dans le recueil Conan the Usurper). Les caractères sont les mêmes ou presque, tous deux sont des barbares confrontés à une civilisation décadente au sein de laquelle seule la force vitale l’emporte ! Le seul tort de Kull, c’est d’avoir réussi trop facilement ! Il s’empare du trône de Valusie et réalise aussitôt son rêve, à la différence de Conan dont le long cheminement, la lente ascension, sont l’occasion à de multiples aventures ! Mais cela n’est pas l’effet du hasard, ou défaut de construction dramatique, excusable chez un débutant - Howard avait alors 23 ans ! Rappelons qu’il avait vingt ans à peine lorsqu’il écrivit les aventures de Solomon Kane !). En effet, Kull, par son côté sombre et mélancolique, son aspect sévère, semble en vérité très proche d’Howard et de sa mélancolie. Conan s’exprime par ses aventures, son amour passionné, débridé, de la vie. Il vit en agissant. Kull a tout vécu dés le début ; puis, devenu roi, il fait l’apprentissage du pouvoir et de l’illusion du pouvoir. Tout n’est que vanité. L’or et le pourpre font place aux cendres et aux chimères. Libérateur, acclamé par le peuple, il devient très vite le tyran détesté et haï par tous. Se succèdent intrigues de cour, jalousies de courtisans, les affaires de l’Etat et la subtilité desquelles il ne comprend rien... ou plutôt auxquelles il ne veut rien comprendre. Et le roi est enchaîné, l’homme prisonnier dans un palais aux origines inconnues, remontant à une hideuse antiquité. Il est alors confronté aux lois d’une civilisation décadente, lois qui ne signifient plus rien mais que l’on continue d’appliquer et de faire observer. Dans plusieurs nouvelles du présent recueil, l’idée de départ est la même : les lois de Valusie empêchent la femme - ou l’homme - d’épouser celui - ou celle - qu’il ou elle aime ! Artifice, dira-t-on, mais là n’est pas l’essentiel. Car, alors, Kull se révolte contre cette pétrification, il explose littéralement, et sa vitalité de barbare secouera de ses épaules ce vernis de civilisation, de sophistication, pourrait-on dire, qui est le sien.
Et Kull vole vers l’aventure et affronte le péril, comme tous les personnages de Howard, de plain-pied, péril physique ou surnaturel, qu’il combat à coups d’épée ! D’où ces phrases étonnantes que l’on retrouvera par la suite dans l’œuvre de Howard (en filigrane ou clairement énoncées) :
« Car la magie de la décadence n’a aucun pouvoir sur la logique farouchement élémentaire du sauvage ».
De même, Kull, confronté aux créatures du Pays Enchanté, après avoir déjoué leur magie, se voit menacé par des dagues et des épées. Et il s’écrie : « Voilà un jeu que je comprends, fantômes ! »
Ainsi, dans la très belle nouvelle
The Shadow Kingdom, considérée outre-Atlantique comme l’un des meilleurs récits jamais écrits par Howard, il affronte à coups d’épée les créatures maléfiques du Peuple Serpent et se moque de leurs sortilèges.
Chimères. Un mot que l’on retrouve dans presque toutes ses aventures. Car Kull, après avoir fait l’apprentissage du pouvoir de le l’illusion du pouvoir, se rend compte que tout n’est qu’illusion. Le temps n’existe pas (
Delcardes’ Cat  : toute son aventure au fond du Lac Interdit ne dure qu’une fraction de seconde) : le temps et l’espace n’existent pas, ou sont relatifs (The Striking of the Gong  : Kull croit qu’il est mort et qu’il est au royaume des ombres, à la façon dont les Grecs, histoire dont se souviendra Lin Carter pour l’une des aventures de Thongor) ; le silence n’est que l’absence du bruit, et le silence absolu est insupportable (The Skull of Silence) où est le monde de la réalité, où est le monde de l’illusion ¸(The Mirrors of Tuzun Thune  : un traversée des miroirs que n’aurait pas désavouée Lewis Carroll !) Et, dans cette dernière nouvelle, Kull est bien proche de succomber, fasciné, « vampirisé » par cet autre monde qui se trouve de l’autre côté du miroir ! Kull ou son double, Kull face aux chimères, en proie au doute, à l’illusion.
Howard décrit souvent Kull assis sur son trône, le menton appuyé sur le poing et réfléchissant, l’air sombre et froid. Le « penseur » de Rodin, certes, car Kull, malgré les apparences, est un héros beaucoup plus intellectuel que Conan, écartelé par ses contradictions, roi et barbare, contradictions qu’il a beaucoup de mal à assumer. Héros moderne, ô combien, même si la démarche et ses réflexions ont des accents très shakespeariens. « Etre ou ne pas être. »
Mais finalement, la nature de barbare reprend le dessus ; Kull se révolte et est sauvé par son énergie vitale, par ses muscles et sa férocité ! Ainsi le final de
Par cette hache je règne ! La hache remplace le sceptre et Kull répète à plusieurs reprises : « Je suis le roi ! » il s’affirme ainsi, face au monde et aux chimères, aux illusions... alors il existe ! Et Kull rejoint la longue cohorte des aventuriers solitaires et errants, chers au cœur d’Howard... des barbares marqués par le Destin, seuls face au monde.
Une dernière comparaison Kull/Conan. Kull n’a aucune aventure -jouons sur les mots !) amoureuse. Dans une nouvelle, il est à peu prés dit qu’il ne s’intéresse pas aux femmes ! Dire qu’il n’a connu aucune femme serait sans doute ne pas trahir la vérité ! Reflet de problèmes de Howard, confession à peine voilée ? Peut-être. En cela, Kull est fort différent de Conan (évolution avec l’âge ? Howard adolescent, puis homme ?) volontiers jouisseur, grand amateur de vin et de femmes, très attiré par la bonne chère et la chair féminine !
Et dans l’une de ses plus belles nouvelles :
Queen of the Black Coast (dans le recueil Conan of Cimmeria), Howard décrit longuement l’amour qui unit Conan à Belit, l’un de ses plus beaux personnages féminins (et ils sont rares chez lui). Belit, ou la reine des corsaires, unie à Conan par-delà la mort, puisqu’elle reviendra du pays des ombres pour le sauver. Amour romantique et passionné, le grand amour de Conan qui le marque à jamais, qui le change pour toujours. Et Conan poursuit son chemin, seul, vers la maturité et la royauté. Une ombre suit ses pas... pour un temps, les traits de Conan se confondent presque avec ceux de Kull.
Une dernière précision bibliographique : les trois nouvelles
Noirs Abysses, Ceux qui allèrent au-delà du soleil levant et Magicien et Guerrier furent commencées par Howard, mais jamais achevées. Elles ont été terminées et publiées par Lin Carter.
Voici le roi Kull, l’exilé d’Atlantis et ses nombreuses aventures, tant physiques qu’intérieures... car magiciens, incantations, complots, puissances chimériques des ténèbres sont légions au sein de l’antique royaume de Valusie !
R.E.H., 22 janvier 1906-11 juin 1936 : trente ans de vie, quinze ans de création littéraire à jet continu. Fureur d’écrire, fureur de vivre ! Un œuvre exemplaire par son bouillonnement intérieur, son ardeur, son impatience, son jaillissement continue ! Howard ou l’Aventure... Howard à n’en plus finir !

François Truchaud
Ville d’Avray
19 décembre 1979


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